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Faut-il alléger l'écrit des élèves en difficulté?

Un Papa et enseignant me fait remarquer que ce que j'ai écrit précédemment peut être mal compris.

"Bonjour, je viens de lire votre article et attention, lorsque vous écrivez " Non il ne faut pas faire écrire moins". De quel cycle parlez vous ???

 Mon fils souffre depuis la MS et on se bat aujourd’hui en CE2 où les leçons à copier sont de plus en plus longues à ce qu’il ait des photocopies car il ne peut pas se relire, certains mots devenant illisibles et d’autres manquants, la phrase ne donnant plus de sens!


Merci de rectifier vos propos pour des parents non professionnels."
L'objet de ce billet n'est pas de revenir sur mes propos, que vous pourrez lire en cliquant ici, mais je souhaite toutefois répondre à cette remarque qui me parait tout à fait judicieuse et préciser ce que j'entends par là précisément.

Aujourd'hui, de plus en plus nombreux sont les enfants en difficulté avec l'écriture. Grande est donc la tentation de résoudre le problème en les faisant écrire moins.
Cette adaptation a des avantages, j'en conviens. Vous pouvez d'ailleurs lire ce que j'écrivais sur le sujet en cliquant ici : un dysgraphique dans la classe.

Il est donc assez clair que je suis tout à fait d'accord pour qu'on adapte la quantité d'écrit d'un enfant en fonction de ses capacités. On ne laisse tout simplement pas souffrir un enfant en difficulté avec l'écriture.

Toutefois, et comme je le mentionne dans l'article "un dysgraphique dans la classe", une réduction de la quantité d'écrit n'est pas une solution au problème à elle toute seule! Il faut impérativement qu'elle soit associée à une prise en charge particulière de rééducation du trouble.

En effet, un enfant qui n'écrit pas (ou peu) progresse moins vite que les autres. On se retrouve donc avec un écart de plus en plus grand avec ses pairs.

Or, deux possibilités s'offrent à nous :

- l'enfant a un simple retard d'écriture par rapport aux autres, lié par exemple à un mauvais apprentissage, ou a un épisode de son parcours qui lui fait détester le fait d'écrire. Peu importe l'origine du problème,  l'enfant  aura les capacités d'écrire comme les autres dans un avenir proche... si seulement il s'entraîne! Réduire la quantité d'écrit le soulage certainement, mais pendant ce temps l'écart se creuse avec les autres élèves de sa classe, alors qu'il pourrait progresser.

- autre option, l'enfant souffre d'un handicap. Dans ce cas, il n'a aucune chance d'écrire comme les autres sans une prise en charge adaptée par une équipe pluridisciplinaire.  Et même avec cette prise en charge précoce et intensive, une proportion de ces enfants n'écrira jamais tout à fait comme les autres : il s'agit vraiment d'un handicap.

Dans les deux cas, c'est le travail de remédiation ou de rééducation qui va permettre de progresser, ou de poser à terme le diagnostic de handicap puisque l'enfant ne progresse pas assez malgré cette prise en charge.

De plus en plus souvent, des enfants viennent me voir au cabinet bardés de bilans de toute sorte attestant qu'il y a bien un problème. Ils ont des adaptations en classe, mais rien n'est fait pour réellement les aider! Quand j'écrivais: " Doit-on laisser l'enfant écrire moins que les autres enfants de sa classe? Non, car il n'écrira pas assez pour progresser" , je voulais seulement indiquer que ce contenter de cette simple adaptation risque d'accentuer le problème. Oui, l'ordinateur est une option très intéressante pour les enfants handicapés, il serait dommage de se priver de cet outil s'il est nécessaire.

Accepter de passer à l'ordinateur un enfant de CP est , pour moi, une acceptation que l'enfant a un handicap et qu'il en souffrira toute sa vie. 
Pourtant, même pour un professionnel spécialisé dans l'écriture, bien malin qui peut prédire qui peut progresser et rattraper son retard, ou pas!

Prenons l'exemple de Jeanne, 6 ans, élève de CP... Pourra t'elle écrire ou pas?



Voici l'écriture de la même enfant, lors de la 4ème séance de rééducation ( première séance début janvier, séance 4 mi-mars, donc les progrès ont eu lieu en deux mois et demi...) 




La rééducation de l'écriture de cette enfant est loin d'être terminée, mais clairement, cette enfant progresse, et vite. Donnons-lui la chance de progresser à son maximum.

Donc, pour conclure : adapter la quantité d'écrit scolaire, oui, mais il faut accompagner les adaptations par une prise en charge adaptée. Faire faire des lignes d'écriture en travail supplémentaire n'est pas une prise en charge adaptée dans une écrasante majorité des cas.




un dysgraphique dans la classe : ce qu'il faut savoir pour aider un élève dysgraphique



Dysgraphie et scolarité 

 

dysgraphie élève fatigue
Pour les enseignants, l’importance de l’écriture dans la scolarisation n'est pas à rappeler :  les compétences en écriture sont nécessaires à l'apprentissage. L'écriture favorise le développement des compétences telles que la sélection d’éléments pertinents, l’organisation d’idées et favorise la réflexion ainsi que l’appropriation des concepts du cours. Bref, l'écriture aide à développer des compétences en dehors de la simple compétence graphique.


Lorsqu'un élève est en défaut vis à vis du geste d'écriture, qu'il s'agisse d'une dysgraphie avérée, ou d'un retard d'apprentissage, les conséquences sur sa scolarité peuvent être importantes.

Certaines pratiques simples permettent aux enseignants d'éviter que se mette en place une spirale d'échec autour de l'écriture.

Troubles d'apprentissage de l'écriture : quels impacts ?

 Pour aider un élève qui a des difficultés d'écriture en classe, il est important de comprendre d'abord les implications de ces difficultés sur la scolarité.

Prenons l'exemple d'un élève difficilement lisible. Du fait de ses difficultés d'écriture:
  •  il ne peut noter correctement ses cours, qui sont peu exploitables et souvent incomplets.
  •  l'orthographe n'est plus sa priorité.
  •  la difficulté de noter ses cours rend difficile l'écoute du professeur (la fameuse surcharge cognitive)
  •  L'élève sort de cours fatigué
  • Rentré à la maison, l'élève a peu envie de se replonger dans son cours qui de toute façon n'est ni lisible ni complet

En primaire, les devoirs à la maison sont source de conflit avec les parents, l'apprentissage des leçons s'étale en longueur sans être pour autant efficace. Au collège, l'adolescence arrivant, l'opposition s'accentue, ou laisse au contraire place à un abandon des devoirs.

Quand l'enfant ou l'adolescent peine trop sur son écriture, que les exercices ne soient pas faits ou pas lisibles, l'enseignant ne peut pas l'évaluer de façon satisfaisante.

Tous ces paramètres concourent à la fois à une baisse des notes mais aussi à une baisse de l'estime de soi de lélève qui entre dans une spirale d'échec.
spirale échec scolaire dysgraphie

 Echec scolaire et dysgraphie : que faire ?

Lorsque l'élève en est arrivé à ce stade, il est urgent pour l'enseignant de trouver une approche pour l'aider à se sortir du cercle vicieux dans lequel il est entré.

Que l'élève soit atteint d'une dysgraphie sévère, ou qu'il n'y ait un simple problème temporaire d'apprentissage de l'écriture, la stratégie optimale pour l'enseignant est paradoxalement de réduire la pression. Il ne faut pas avoir peur de laisser l'enfant écrire moins, ou autrement, au moins temporairement.
En agissant ainsi on montre à l'élève que l'on est conscient de ses difficultés et on le met en position d'être capable de répondre à la demande de l'enseignant et de montrer ce qu'il sait.


Pour réduire la pression de l'écriture :
  • privilégier les réponses orales
  • s'assurer que l'éleve a accès à des cours complets et lisibles
  • diminuer la quantité d'écrit en augmentant les exigences sur la qualité
  • se focaliser sur ce que l'on veut évaluer : ne pas laisser l'écriture interférer dans la restitution des connaissances
  • aménager les exercices pour limiter la quantité d'écrit (textes à trous)
  • vérifier que les outils (stylos, feuilles) sont adaptés (penser au crayon de papier)
  • utilisation de lettres mobiles au CP 
En parallèle mettre en place une stratégie pour améliorer la qualité de l'écriture :
  • vérifier la latéralité (gaucher ou droitier)
  • vérifier la tenue de crayon
  • donner les consignes pour optimiser la continuité du tracé (points, barres,s accent à la fin des mots)
  • expliciter le sens de rotation des lettres rondes
  • réduire initialement les exigences de vitesse
Si l'élève est en CP/CE1, il est possible que les symptômes de dysgraphie soient traités par l'enseignant durant le cours de la classe. Plus tard dans la scolarité, ces difficultés sont plus difficiles à régler dans le cadre de la classe, l'enseignement du  geste d'écriture n'étant plus au programme d'une fin de primaire et encore moins au collège.

Si un conflit sur l'écriture est ouvert avec l'élève en classe :
  • reconnaitre la difficulté et l'analyser avec l'élève
  • faire appel à un intervenant extérieur : enseignant spécialisé, orthophoniste, rééducateur de l'écriture qui apporteront un oeil neuf sur le problème et des solutions.
Normalement un problème d'apprentissage de l'écriture doit pouvoir se régler en quelques mois. Si les problèmes persistent, vous vous doutez bien que je vous recommande une rééducation de l'écriture (après tout c'est mon métier ...)



Pour aller plus loin :



Surcharge cognitive et dysgraphie

dysgraphie surcharge cognitive
Vous avez peut-être entendu parler d'un phénomène dont souffrent une grande majorité des enfants dysgraphiques : je veux parler de la surcharge cognitive. De quoi s'agit-il exactement? Levons un coin du voile sur ce phénomène maintenant mieux connu.

 
La mémoire de travail étant limitée, si trop d'informations sont à avoir en tête en même temps pour réaliser une tâche, il se produit le phénomène de surcharge cognitive, c'est à dire que le cerveau ne peut plus gérer simultanément le flux de données qu'on lui demande.


Pour bien comprendre de quoi il s'agit, prenons un exemple concret familier: un enfant est à l'école, en train de faire une dictée.

Pour réaliser cette exercice banal à priori, l'enfant a besoin de gérer en même temps une grande quantité de données.

Tout d'abord, il lui faut respecter les consignes habituelles, et donc se les remémorer (je commence à trois carreaux du bord, je mets la date en bleu, dictée en rouge au centre de la feuille, je n'écris pas dans la marge...)
Ensuite, l'attention de l'enfant doit être dirigée vers le maître qui dicte ce que l'on doit écrire. Bien sur, il ne faut pas faire de fautes. Il faut donc se rappeler le vocabulaire, l'orthographe, la grammaire. Une fois cela fait, il faut (tout en continuant à écouter ce que dit l'enseignant) écrire les mots sur sa feuille, ce qui implique de savoir comment tracer les lettres, de bien tenir son stylo. Enfin il faut se conformer au modèle d'écriture cursive de manière à produire un texte lisible ... A tout moment, l'enfant doit vérifier que tout se déroule comme prévu, que le "m" que l'on voulait écrire ne s'est pas transformé en "n" par exemple....

Vous l'aurez compris, pour les enfants souffrant de dysgraphie, c'est quasiment mission impossible.

Pourquoi?

L'enfant dysgraphique est focalisé sur le fait d'écrire en lui même. Il doit penser à comment on tient le stylo, comment faire un a ("je trourne dans quel sens déjà? ah oui, comme ça, ensuite je fais une petite canne, oups, elle est trop grande, j'efface et je recommence... eh, attendez, ça va trop vite!"
Il a beau savoir par coeur qu'au pluriel on met un s, y penser en dictée est une autre paire de manche...

C'est pourquoi, en aidant un enfant dysgraphique à rééduquer son écriture, on obtient souvent des effets remarquables sur l'orthographe. Libéré de ses problèmes d'écriture, l'enfant a enfin le temps de penser à autre chose qu'à l'écriture, il a plus de temps pour réfléchir, et pour se relire.

Il y a un petit test simple à faire pour voir si votre enfant souffre de surcharge cognitive du à son geste d'écriture durant les dictées, ou s'il n'a pas appris ses leçons. Au lieu de lui faire faire une dictée classique, demandez lui de faire une dictée à trous, ou de trouver les fautes dans la dictée d'un autre élève. S'il fait moins de fautes lorsqu'il n'écrit pas, on peut logiquement en conclure que le fait d'écrire l'empêche de montrer ce qu'il sait. On peut donc raisonnablement s'attendre à des progrès en orthographe en parallèle d'une rééducation de l'écriture.

pour aller plus loin :